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La Poste / Chapitre 3 - 23/09/2015 par Bernard

Le petit bonhomme

Il finit un jour par me passer un petit papier sur lequel il était marqué, « rendez-vous à 18 h 15 au Café du Commerce ». Je le lui rendis après avoir écrit : « D’accord ». J’étais curieuse de savoir quel petit bonhomme il était, me dit ma soeur. J’avais reçu entre temps ma première blouse personnelle et j’étais encore en possession de la blouse de ma collègue qui ne m’avait pas encore demandé de la lui rendre. En fin de journée après le service, me méfiant, je décidais donc de garder ma blouse neuve (qui avait déjà pris quelques taches) sur laquelle j’enfilais la vieille blouse de ma collègue, je mis mon manteau et partis.

Arrivé au Café du Commerce, je n’eus pas de peine à trouver mon petit bonhomme de la poste. Il me demanda ce que je voulais boire. Je lui répondis « une bière » en ouvrant mon manteau en grand. Je vis son visage s’épanouir à la vue de mes blouses qui étaient là, sous son nez, dans leur jus. Le garçon du café me servit mon demi-pression dont la mousse débordait encore un peu du verre. Je me dis, me racontât ma soeur, que j’allais lui faire plaisir en faisant comme ma collègue. Aussi je m’empressais de prendre mon verre et le portât à ma bouche, ce qui ne manqua pas de faire tomber sur le devant de ma blouse la bière qui avait dégouliné sur le pied du verre (je ne craignais vraiment rien puisque je portais deux blouses l’une sur l’autre). La bière dégoulina alors lentement sur ma poitrine, jusqu’à la ceinture de ma blouse, s’infiltrant progressivement dans les fibres de ma première blouse puis mouillant légèrement la seconde. Je fis comme si j’étais habituée à ce type de situation et engagea la conversation. Mon interlocuteur esquissa alors un large sourire. Puis il me proposa ensuite de passer chez lui, ce que j’acceptais, impatiente de découvrir à qui j’avais à faire.

Il me fit asseoir chez lui après que j’eus retiré mon manteau. Il se mit à faire du café, s’en servit une tasse et il m’en proposa une. En prenant ma tasse, je fis mine de trembler pour en reverser un bon quart sur le marbre de la table. Aussitôt d’un revers de manche de blouse, je me mis à essuyer la table en lui demandant : « elles ne sont pas faites pour ça nos blouses ? ». Cela le mit aux anges.

Il me demanda tout d’abord l’autorisation de détailler de plus près la blouse que je portais. Il me fit lever et contempla les affres de ma première blouse en me demandant de me tourner lentement sur moi-même, puis il me demanda de retirer la première et il fit de même pour ma deuxième blouse.

Il me demanda de lui détailler le vécu de chaque blouse.

Ma soeur me dit qu’alors elle lui exposa ses mésaventures professionnelles depuis son arrivée à la poste : la vieille blouse que ma collègue m’avait prêtée pour mes premiers jours à la poste, ma maladresse qui faisait que, outre les traces laissées par sa propriétaire, je l’avais largement tigrée de divers coups de Bic quand celui-ci coulait, mes zébrures quand, prise par mon travail avec les multiples communications à appeler, passer et noter, mon Bic passait trop près de mes vêtements … Je dus aussi lui exposer aussi comment nous frottions nos Bics qui ne marchaient pas sur les cuisses de notre blouse. Bref, je le fis entrer, me dit-elle, dans toute l’intimité de mon travail et des salissures environnantes. C’était la raison même de la blouse obligatoire à la poste.

Il était vrai que je n’avais pas encore songé à laver la blouse de ma collègue. Ma blouse neuve était guère plus reluisante car nous étions en fin de semaine (je la lavais toutes les week-ends) et j’y avais accumulé pas mal de Bic, d’autant plus que c’était une blouse de nouvelle génération, au nylon plus épais et au logo floqué, qui marquait plus facilement et son ton bleu plus vif rendait les traces des Bics plus voyantes.

Je dus lui détailler, à chaque fois que je m’en rappelais, dans quelle circonstance chaque tâche était arrivée. C’est ainsi que je m’aperçus que mes blouses prenaient une bonne cinquantaine de traces de Bic par semaine ! Bien sûr, certaines étaient millimétriques, mais quand même, je pris alors conscience que, protégée par ma blouse, je me laissais volontiers aller sans crainte. Je n’étais certes pas une souillon, me dit ma soeur, mais nous portions des blouses et nous avions l’habitude de nous en servir ! Les blouses étaient de véritables boucliers antitaches qui protégeaient nos vêtements de ville. Le petit bonhomme me paraissait aux anges.

Alors il me demanda d’aller ouvrir la porte de droite de son armoire-penderie. Quelle ne fût pas la stupeur de ma soeur quand elle vit une bonne dizaine de blouses nylon bleu ciel des postes accrochées chacune sur son porte-manteaux ! Il y en avait de tous les modèles. Alors le petit homme m’expliqua qu’il était amoureux des blouses en nylon, tout particulièrement de celles en provenance des postes et qu’il en achetait à chaque fois que cela lui était possible. La plupart étaient neuves, mais certaines étaient visiblement d’occasion. Son seul drame était qu’il vivait seul et qu’il ne pouvait rien en faire car il avait trop peur de les abimer alors que, d’un autre côté, il rêvait de les voir utilisées.

Finalement le petit bonhomme me proposa de me confier certaines de ses blouses, tour à tour, et me demanda de les porter à mon travail sans y faire spécifiquement attention, à la seule condition de les lui rapporter dans leur jus en fin de semaine. Je trouvais le jeu cocasse et y consenti avec amusement, me dit ma soeur. C’est ainsi que, pendant une semaine, j’eus une nouvelle blouse neuve dont les collègues ne comprenaient pas l’origine, ce qui ne leur posa pas plus de problème que cela. Comprenant le jeu du petit bonhomme, je me suis donc laissé aller tranquillement, salissant sans vergogne ma blouse, ledit monsieur passant au bureau de poste tous les après-midis pour voir l’avancement de « sa » blouse. En fin de semaine, le manège de l’examen chez lui de l’état de la blouse fût le même. Pour la semaine suivante, il me passa une blouse plus ancienne, en nylon plus fin et au logo brodé. Elle n’était pas neuve, mais elle était bien propre.

Ma mentor décida que, ayant bien pris mon autonomie, je devais changer de poste de travail pour mon deuxième mois aux PTT. Elle m’installa au bout du guichet, à côté de notre dépôt des gros colis et là où nous rangions notre diable et nos matériels de manutention des sacs postaux, mais toujours dans la même fonction de standard téléphonique du public. C’était une place de remplacement quand toutes les places du guichet étaient occupées par mes collègues, m’expliqua ma soeur. D’ailleurs le rebord du comptoir était tout abimé par les coups du diable ou de nos appareils de manutention quand mes collègues passaient avec de lourdes charges et butaient sur le comptoir. Cela ne me posait pas de problème particulier, mais je vis rapidement qu’il n’en allait pas de même pour ma blouse.

En effet, le rebord tout raboteux du guichet eut tôt fait de se prendre dans les fibres de ma blouse et d’en tirer un fil, puis deux, puis trois et je vis le devant de ma blouse se mettre progressivement à frisotter à cause des appuis de mon ventre sur le rebord du guichet. Je m’efforçais de m’en éloigner, de façon à ne pas abimer ma blouse, mais c’était peine perdue et, en fin de semaine, outre la saleté et les taches, le nylon de ma blouse était tout tiré sur le devant, au niveau de mon ventre et sous mes manches. Lorsque je me suis présenté devant mon petit bonhomme, il n’en fût pas offusqué plus que cela et m’en redonna une autre pour la semaine suivante. Pour lui ses blouses ne s’abimaient pas, mais elles prenaient vie !

Devant devenir polyvalente, ma mentor me fit changer de guichet pour celui traitant de la caisse d’épargne. Là le travail était plus studieux : il ne s’agissait pas de faire de mécompte sur les livrets d’épargne. Après chaque opération l’écriture mécanographique des livrets était signée par moi (avec mon fameux Bic noir) et tamponnée, avec mon tampon à date, pour donner date certaine à l’opération. Il fallait se concentrer pour éviter les erreurs, aussi il arrivait que, tenant mon tampon dans une main et mon stylo dans l’autre, je frotte l’un ou l’autre sur le devant de ma blouse, pensant à mon travail et oubliant ma blouse. Je m’aperçus, me dit ma soeur, que ce travail était beaucoup plus salissant pour les blouses que les précédents. Les allées et venues des clients, leur tendant un livret d’épargne au-dessus du guichet pour en reprendre un autre, nous amenaient à nous tacher sans même que nous nous en apercevions !

En fin de semaine, quand je revis le petit bonhomme, il récupéra, malgré moi, sa blouse bien noircie. Il en était ravi. Enfin, mes blouses ont « du vécu », expliqua-t-il à ma soeur. Je lui expliquais que la semaine prochaine, il ne me verrait guère, car je devais, pour l’essentiel, m’occuper des sacs postaux et de la partie du tri qui avait lieu à l’intérieur du bureau de poste. Il ouvrit son armoire et choisi une blouse ancienne au logo cousu, qui commençait à être usée par endroits. Il me dit que, comme cela, il ne craindrait pas si jamais j’abimais sa blouse.

La semaine se passa au milieu des sacs postaux et des colis. Le matin il fallait décharger le camion postal d’une bonne vingtaine de gros sacs très poussiéreux car voyageant par terre dans les camions postaux. C’était des sacs en jute beige ou en toile bleu marine d’environ 1 m de haut et de 50 cm de diamètre qui se fermaient par une cordelette et qui avaient en haut du sac un anneau et un mousqueton, pour pouvoir les suspendre. Il fallait les soulever à bras le corps du sol du camion pour les amener dans le bureau de poste, ce qui était très salissant ; le matin nous finissions toujours notre blouse grise de poussière. En sus, c’était très lourd, chaque sac pesant une vingtaine de kg. Chaque sac devait ensuite être ouvert, vidé, puis suspendu par son anneau sur un porte-sacs pour être ensuite remplis, au fur et à mesure des dépôts des lettres et paquets à la poste ; les plus gros paquets n’étaient pas en sac et voyageaient à même le sol du camion. J’en ressortais tous les jours, les mains et le devant de ma blouse tout couverts de poussière, tant et si bien que ma blouse se grisait progressivement.

Ensuite, le courrier reçu était trié par rue pour la distribution par les facteurs/factrices. Ma journée passait à aller d’un endroit à l’autre pour collecter le courrier qui tombait des boites donnant de la rue ou que chaque guichetier avait mis en attente dans une caisse ; ensuite il fallait le trier le courrier par destinataire (dans le ressort du bureau de poste, dans le même arrondissement de Paris, dans les autres arrondissements de Paris, en province ou à l’étranger). Le travail n’était pas difficile mais était très physique. Le soir, il fallait fermer les sacs et les recharger, à bras le corps, dans le camion qui passait pour les ramasser : c’était la deuxième séance de poids et haltères dans la poussière des sacs et du sol du camion !

Un matin, en lâchant un sac sur le sol de la salle de tri, j’entendis un grand « craaac ! » : c’était le mousqueton d’un sac qui venait de se prendre dans le haut de ma poche droite, l’éventrant de façon béante sur toute sa hauteur. Voilà ma blouse borgne, me dit ma soeur ! Je fus toute penaude, poursuivit-elle, de devoir rester avec ma poche qui pendait le long de ma blouse pendant toute la journée en présence du public devant lequel je passais. Aussi, le soir, je pris ma blouse avec moi et je me dépêchais d’en recoudre la poche de mon mieux mais, mes talents de couturière faisant défaut, on voyait nettement ensuite la couture que j’avais faite à la main qui ne ressemblait en rien à celle d’origine.

En fin de semaine, quand je revis le petit bonhomme, me dit ma soeur, j’étais toute rouge de honte pour la poche arrachée. Il me dit que ce n’était pas grave, d’autant plus qu’il m’avait remis une blouse déjà usagée et qui n’avait pas âme à sauver. Il faut également dire que de bleu ciel la blouse était devenue gris bleu en fin de semaine à cause de la salissure des sacs postaux. Pour me marquer sa confiance, pour ma nouvelle semaine, le petit bonhomme me passa une de ses blouses neuves au beau logo floqué.

Pour ma quatrième semaine aux PTT ma mentor me fit prendre un poste de travail au retrait des lettres recommandées et paquets. Comme je travaillais dans un gros bureau de poste, il y avait trois guichets ouverts en permanence pour ce faire. Je fus installée au milieu de mes deux collègues, de façon à ce que, si nécessaire, elles puissent m’aider dans mon travail. Nous étions à un bout extrême du guichet, avec une série de tiroirs et étagères presque immédiatement derrière le dossier de nos chaises de travail, tant il y avait peu de place pour se mouvoir à cet endroit derrière les guichets. Les paquets et lettres étaient rangés, par numéro d’ordre, dans ces tiroirs, pour les lettres, et sur les étagères pour les paquets ; les très gros colis étaient entreposés à même le sol. Très vite, je me rendis compte, me raconta ma soeur, que mes deux collègues étaient de grandes nerveuses. Elles allaient et venaient incessamment derrière moi en tous sens avec l’avis de réception du client dans une main et leur Bic dans l’autre, tempêtant contre ces lettres ou colis qu’elles ne trouvaient pas toujours ce qui les faisaient se démener encore plus de gauche à droite et de droite à gauche ou passant d’un bloc-tiroirs à un autre.

La place disponible pour ce faire était si petite qu’elles heurtaient sans arrêt ma chaise de travail, me fonçaient dessus le Bic en avant sans regarder où elles allaient, etc. Plusieurs fois je sentis l’une ou l’autre me passer dans le dos ou me télescoper quand j’étais assise à mon guichet ou levée devant les étagères en train moi-même de chercher un colis ou une lettre. C’est ainsi que j’ai eu la surprise, en fin de journée, en remettant ma blouse au vestiaire, de constater que celle-ci avait pris dans le dos de grandes balafres de Bic qu’elles avaient faites en me heurtant avec leur Bic à la main ! J’étais furieuse et quand je leur en fis la remarque, elles me dirent que cela n’était pas grave puisque nous étions toutes en blouse de travail et elles se retournèrent vers moi me montrant que le dos de leur blouse était également tout zébré. Ce sont les risques du métier, me dirent-elles en riant ! J’avoue, me dit ma soeur, que, fort mécontente de la désinvolture de mes deux collègues, le jour suivant, je fis mine, à plusieurs reprises, de ne pas les avoir vues quand elles avaient le dos tourné pour faire semblant de trébucher en leur faisant quelques belles balafres sur le derrière de leur blouse. Ca y-est, je me suis vengée, me dit-elle !

Un après-midi, j’entendis dans mon dos le claquement d’un tiroir métallique que l’on refermait rageusement, suivi d’un « craaac ! » très net. Je ne compris pas tout de suite ce qui s’était passé, me dit ma soeur, et plus tard, je vis qu’un bouton manquait sur le devant de la blouse de l’une de mes deux collègues et que le ventre de sa blouse était arraché là où se trouvait auparavant le bouton, des fibres de nylon fusant en tous sens. Quelques heures plus tard, quelle ne fût pas ma surprise de trouver au fond d’un tiroir un bouton de blouse sur lequel des débris de nylon étaient encore attachés (c’est le nylon qui avait été arraché, mais le bouton était resté cousu sur le tissu). Je compris alors qu’en refermant brutalement un tiroir, ma collègue avait coincé un bouton de sa blouse sans s’en rendre compte et quand elle est repartie, son bouton resta coincé dans le tiroir : c’est le moment où j’avais entendu le bref et sinistre « craaac ! ». Ce n’est pas grave, dit sa collègue à ma soeur, un jour, peu après être arrivée à la poste, il m’est même arrivé de déchirer complètement un pan de ma blouse neuve après m’être raboté le ventre sur un coin métallique d’un de ces maudits tiroirs et comme c’était en début de semestre … je dus rester ainsi, avec une blouse partiellement déchirée, tout le semestre !

En fin de semaine quand je suis arrivée chez le petit bonhomme, heureusement ma blouse neuve n’avait pas été déchirée, mais elle avait bien tout de même quelques traces de Bic par ci, par-là, que je m’étais faites sur le devant, me dit ma sœur, mais c’était surtout le derrière de ma blouse qui avait pris, bien malgré moi : j’avais une bonne trentaine de traces de Bic dont de longues zébrures horizontales que les Bics de mes collègues avaient tracées sur ma blouse en se faufilant derrière moi sans regarder où elles allaient. Le petit bonhomme ne voulut pas prendre de risques et il me passa une blouse d’occasion pour la semaine suivante. C’était une blouse du nouveau modèle avec le logo floqué, mais celui-ci avait déjà commencé à s’effacer à cause des lavages successifs et le bleu de la blouse était devenu plus terne.

La semaine suivante, je me retrouvais de nouveau au guichet, pour réceptionner les paquets à envoyer. C’était un poste où l’habilité manuelle était primordiale car il fallait pouvoir confectionner des paquets avec ce que les gens voulaient envoyer. Pour cela on devait manier adroitement le papier kraft, ses ciseaux et son cutter, la colle, la ficelle, le ruban adhésif et son inséparable Bic et timbre à date. Il fallait d’abord aider les gens à confectionner leur paquet ou à le consolider, si nécessaire – en fait, ce n’était pas notre rôle mais si le paquet n’était pas assez solide, il cédait lors du transport et nos collègues devaient tout ramasser aussi, nous préférions prendre le problème au tout début en vérifiant la solidité des paquets ou en la renforçant : un emballage supplémentaire dans une grande feuille de kraft, qu’il nous fallait tailler à dimension avec nos ciseaux ou notre cutter, du scotch et/ou de la ficelle, de la colle, etc… pour obtenir un paquet solide et bien compact... Pour ce faire, je ne disposais que du plateau de mon guichet donc, pas question de poser mon matériel sur ce même plateau devant moi, sinon je l’envoyais par terre au premier paquet. Bic, ciseaux, cutter étaient donc dans les poches de ma blouse, entraient et sortaient au fur et à mesure de mon travail, seul mon timbre à date restait sur le bord de mon guichet, à côté de sa négresse et à côté du pot de colle.

La colle que nous utilisions pour coller le papier kraft était une colle blanchâtre que l’on fabriquait tous les matins en diluant de la poudre de colle dans de l’eau. On enduisait le rabat du papier kraft de colle avec un pinceau que l’on reposait ensuite dans le pot de colle. Résultat le manche du pinceau était toujours plein de colle que l’on se mettait sur les doigts à chaque utilisation. Que faire quand on a de la colle plein les mains ? Il ne nous restait plus qu’à l’essuyer, mais sans chiffon, c’était notre blouse qui prenait. Généralement les postières s’essuyaient les mains sur les fesses de leur blouse, me dit ma sœur. Cela laissait des trainées blanches de colle, mais il y en avait aussi souvent sur le devant des blouses. Avec la poussière ambiante, ces trainées de colle étaient plus souvent grisâtres que blanches car la poussière collait aussitôt sur nos blouses. Ce n’était pas très méchant car la colle se dissolvait dans l’eau, mais cela faisait de belles balafres plus ou moins sales sur nos blouses en cours de semaine !

Le traitement des colis était un travail plutôt sympathique car les colis étaient tous différents et vous ne savez pas la diversité des choses que l’on peut envoyer ! Je m’y suis donné à corps perdu pendant deux à trois jours. Puis, une de mes collègues me dit que j’aurai intérêt à ranger autrement mes ciseaux car ils dépassaient de ma poche ! Surprise : ils s’étaient ouvert et avaient fait un gros trou au fond de ma poche ! J’ai alors passé l’inspection de ma blouse du regard et j’ai constaté que je m’étais également donné trois petits coups de cutter sur le devant de ma blouse. Certes ce n’étaient pas de grandes entailles, mais ma blouse était ‘crevée’ à trois endroits ! En sus, elle était marquée de Bic à l’entrée de mes poches quand je sortais et y rentrait celui-ci … Aussi, les jours suivants je redoublais d’attention pour que pareilles mésaventures ne se reproduisent pas, mais arriva ce qui devait arriver : à un moment où j’ai mis le papier kraft le long de moi pour le couper à la bonne taille et je n’ai pas vu mes ciseaux mordre sur le bord de ma blouse qui se coupa en même temps.

La semaine se termina ainsi et, quand je suis allé retrouver le petit bonhomme, j’étais toute penaude d’avoir non seulement maculé, mais aussi tailladé et crevé sa blouse. Eu égard à l’état de ma blouse à la fin de cette semaine, il devait penser que j’étais un drôle de numéro. Il me regarda, fit la moue et me dit gentiment que, de toute façon, cela n’était pas grave et que cela devait bien arriver ; l’essentiel était que mes vêtements soient bien restés intacts. Décidément, ces blouses postales étaient bien utiles ! Prudemment, le petit bonhomme me proposa que je lave sa blouse et que je la conserve la même blouse pour la semaine prochaine. Je suppose, me dit ma sœur, qu’il s’est dit qu’il n’était pas souhaitable que j’abime une autre de ses blouses avec mon dur labeur à la poste ...

Ainsi passèrent plusieurs mois aux PTT, aux différents postes de travail de mon bureau de poste. Le rythme se mit en place sereinement : travail la semaine, en essayant de ne pas trop se salir, avec plus ou moins de succès (heureusement il y avait les blouses pour se protéger), et lavage de la blouse le week-end. Bien souvent le vendredi soir, me dit ma sœur, il fallait tremper ma blouse dans du lait ou mettre du citron sur les taches de Bic, sinon elles ne partaient pas au lavage. L’encre des Bics de la poste était une encre très grasse, plus ou moins indélébile, de façon à ne pas pouvoir être gommée sur les livrets d’épargne pour rendre les opérations que l’on y notait infalsifiables. Mais ce qui était bien pour les livrets d’épargne l’était beaucoup moins bien pour les vêtements. C’était la principale justification du port obligatoire de la blouse à la poste. Malgré les traitements préparatoires au lavage, les zébrures de Bic partaient rarement totalement au lavage, mais elles s’estompaient beaucoup de sorte que les clients, de l’autre côté du guichet, ne les voyaient plus, ce qui permettait de rester présentable devant les clients.

 

 

 


 


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