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La Poste / Chapitre 2 - 17/04/2015 par Bernard

Les nouvelles recrues

Quand une nouvelle recrue ou une stagiaire arrivait dans un bureau de poste, si la blouse neuve correspondant à ses mensurations n’était pas encore arrivée, le receveur allait alors trouver l’une de ses employées ayant une stature similaire et lui demandait de prêter l’une de ses blouses à la nouvelle.

C’est ce qui est arrivé à ma sœur lors de son embauche. Sa collègue l’emmenât alors devant son vestiaire, l’ouvrit et ma sœur y découvrit quatre ou cinq blouses qui y étaient suspendues. Sa collègue en choisi une, la lui tendit et lui dit : « je te prête cette vieille blouse, elle est ancienne, je l’ai lavée mais il y a déjà pas mal de taches qui ne veulent plus partir. Comme cela ce n’est pas grave si tu te salis, ne t’en fait pas pour la blouse ! » En effet, ma soeur vit que la blouse qui lui était tendue était d’un bleu très pâle qui avait diverses zébrures de Bic estompées, mais toujours présentes, et quelques marques noires sous les manches. « Tu vois, ces marques noires sous mes manches : c’est ce qui arrive quand tu tamponnes un courrier ou un livret d’épargne et que tu passes tes manches dessus alors que l’encre n’est pas encore totalement sèche. Mais ne crains pas, l’encre ou le Bic ne traverse jamais ta blouse et tu ne marqueras jamais tes vêtements tant que tu porteras une blouse ! ».
Ma soeur revêtit la blouse que sa collègue venait de lui donner, en boutonna les six boutons et suivi sa collègue vers les différents postes du guichet. « En attendant, je t’installe à côté de moi, sur un guichet non polyvalent, cela te sera plus facile pour débuter », me dit ma mentor. Elle l’installa au guichet à sa gauche : « comme cela je serai auprès de toi si tu as besoin d’aide », lui dit-elle.

C’était un guichet qui pilotait les cabines téléphoniques du public. Les gens venaient au guichet, demandaient leur numéro de téléphone, attendaient que leur correspondant soit appelé par ma soeur, puis entraient dans l’une des trois cabines téléphoniques du bureau pour prendre leur communication. Ensuite les personnes revenaient vers ma soeur pour payer leur communication. Le numéro appelé, le temps passé et le coût de la communication devait être enregistré par ma soeur sur un registre spécifique. Lorsque la première personne vint vers ma soeur, elle donna son numéro mais quand ma soeur essaya de l’inscrire sur son registre, son Bic tout neuf ne voulut pas écrire. Il fallait faire venir l’encre. Elle chercha tout autour d’elle mais ne trouva pas de papier de brouillon, alors elle se tourna avec un regard désespéré vers sa collègue qui lui montra le bas de sa blouse. Mais ma soeur ne comprenant pas, elle vit sa collègue prendre son Bic et le frotter sur sa cuisse, heureusement protégée par sa blouse. Ma soeur en fit autant, mais son stylo ne voulait pas s’amorcer, alors elle frotta plus fort, ce qui finit par lui laisser un grand scribouillage de Bic sur sa cuisse, comme on pouvait également le voir sur le bas de la blouse de sa collègue. Voilà la blouse était étrennée !

Plus tard dans la journée, se prenant les mains entre son téléphone, son Bic et son registre, ma soeur entendit un glissement « ziiiip ! » sur sa poitrine : c’était son Bic qu’elle venait de passer sur sa poitrine, lui laissant une grande balafre noire sur sa blouse. « Ca y est ! », lui dit sa collègue, « tu comprends maintenant pourquoi nous portons des blouses ! ». Je vis, en effet, me dit ma soeur, que la blouse de ma mentor était aussi zébrée de moult traces de Bic, plus ou moins importantes, sur le devant de sa blouse et sa manche gauche, sans compter des zébrures plus nettes sur ses cuisses, quand elle essayait ses stylos.

A l’heure du déjeuner, nous passâmes un manteau sur notre blouse et partîmes à pied vers le centre de chèques postaux, très proche du bureau de poste où nous travaillions. Après avoir retiré et accroché nos manteaux, nous nous retrouvâmes, me dit ma soeur, au milieu d’une mer de blouses nylon bleu-ciel, marines, blanches ou grises dans la salle de restauration. C’était un self interne qui était réservée au personnel des postes. Les serveuses portaient les mêmes blouses bleues ciel que les nôtres, mais nos traces de Bic étaient remplacées par des taches de nourriture, de sauce ou de graisse.

Le repas se passa sans encombre. Arrivé au café, ma collègue prit sa tasse mais, ne voyant pas que son café avait un peu coulé dans sa sous-coupe, une goutte de café commença à lui tomber sur le ventre lorsqu’elle porta sa tasse à ses lèvres. Au grand effarement de ma soeur, elle regarda son ventre, mais elle continua à boire son café comme si de rien n’était, laissant sa tasse goutter sur sa blouse. « Eh oui, dit-elle à ma soeur, avec les blouses c’est plus pratique, nos affaires ne craignent rien ! », et elle laissa sécher ainsi sa blouse sans autre forme de procès ce qui lui donna ensuite une petite coloration brunâtre sur la poitrine. Puis elles rentrèrent à leur bureau de poste. Sur le trottoir, sous leur manteau, on pouvait apercevoir le bas de leur blouse bleu ciel qui dépassait.

L’après-midi de la première journée de ma soeur se poursuivit sans encombre avec quelques « ziiiip » de Bic assassin, jusqu’à l’arrivée d’un drôle de petit monsieur. Il rentra à pas feutrés dans le bureau de poste, avec de grands yeux qui furetaient partout et qui dévisageaient chacune des guichetières des pieds à la tête. « C’est le voyeur de service », dit ma collègue. Elle m’expliquât qu’il venait tous les après-midis et qu’il engageait toujours la conversation avec l’une des guichetières présentes. En fait, c’était un pervers qui était amoureux fou des blouses en nylon que nous portions. Il venait à la poste sous un prétexte toujours différent, en profitant pour passer en revue chaque postière et faire ses commentaires.

Cette fois, après un coup de vue circulaire, il alla droit vers ma soeur : « alors, une petite nouvelle ! », dit-il. « Oh, mais je vois que tu n’as pas perdu ton temps. Tu as déjà deux ou trois zébrures sur ta blouse et un bon nombre de petits points noirs (il parlait des traces du surplus d’encre de mon Bic que j’avais essuyé sur mon ventre ou ma poitrine). Je reviendrai demain et je verrai alors comment je te baptise ! ». En fait, il donnait un surnom à chaque postière. Il y avait‘la sainte nitouche, la tiré à quatre-épingles, la souillon, la chef, la perroquet, etc. Il finit par m’appeler tout simplement‘la nouvelle, me dit ma soeur, peut-être en attendant de trouver mieux. Un jour, se tournant vers une fille qui avait pris une grosse tache d’encre sur sa blouse, il lui dit : « Eh bien, tu ne t’es pas loupé, ma vieille ! ».

 

 


 


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